Un champion trop discret

Depuis 2012, le Suédois Björn Ottersten est le «Digital Champion» du Luxembourg, une initiative de l’ex-commissaire européenne à l’Economie numérique, Neelie Kroes, pour mieux coordonner les évolutions de la numérisation de la société en partant de chacun des Etats membres. Spécialiste du signal, ce chercheur dirige le SnT, qu’il a créé de toutes pièces. Portrait d’un homme trop discret.

Source : Luxemburger Wort
Date de publication : 19/01/2016

 

«Je ne sais pas si je devrais vous le dire…» Les yeux bleus s’animent tout à coup derrière des lunettes fines et élégantes. Dans son bureau très modeste, au bout du couloir du Centre de recherche interdisciplinaire pour la sécurité, la fiabilité et la confiance, le SnT, Björn Ottersten est devenu une référence mondiale dans le domaine des signaux électroniques. Par passion… pour le ski. «Pour rien au monde je n’aurais raté la saison hivernale. Toute la saison de ski. J’adore ça!»

Alors fraîchement diplômé en ingénieurie électrique à Stockholm, le jeune homme n’aime guère la physique abstraite. Pour pouvoir continuer à vivre sa passion, il organise ses études. «J’avais vu ce cours sur les signaux. J’ai tout appris à l’avance. J’ai passé les examens. Et quand mon professeur a vu mes notes alors que je n’étais jamais allé à son cours, il a trouvé cela suspect. Il m’a convoqué…» L’étudiant s’explique, le professeur l’enrôle. Le début d’une aventure qui dure depuis plus de trente ans.

«J'ai eu beaucoup de chance»

Trois ans plus tard, il est diplômé de Stanford, où il a étudié sous la conduite d’un collègue à ce premier professeur. «Quand tu commences à travailler sur un sujet et quand tu commences à t’y intéresser, à être reconnu, ça ne s'arrête plus jamais! J’ai beaucoup de chance: la numérisation commençait dans les années 1990. J’étais parmi les premiers à m’intéresser aux signaux numérisés.»

Il ne tarde pas à collectionner les prix. Face à lui, dans son bureau, douze diplômes accrochés au mur comme autant d’extraits d’un CV qui prend plus de temps à lire qu’un bon roman policier...

Sa carrière au Luxembourg démarre là encore par passion: quand son épouse se voit proposer un poste intéressant à la Banque européenne d'investissement en 2008, lui qui est passé par Louvain, qui a dirigé une société dans la Silicon Valley, ArrayCom, ne se pose pas de questions sur son avenir professionnel. Sans qu'il sache vraiment pourquoi, dit-il avec modestie, le ministre des Télécommunications, François Biltgen, qui veut créer le SnT fait appel à lui. «C’était un challenge: nous partions de rien. L’université commençait à germer.» Aujourd’hui, il dirige 260 personnes de 46 nationalités et se félicite du contexte que le Luxembourg a réussi à créer autour des chercheurs, de ces garanties données par le Fonds national de la recherche qui permettent, contrairement à ce que l’on entend régulièrement, d’attirer des cerveaux. «La possibilité d’avoir les moyens de mener ses recherches pèse autant que le climat international qui règne ici.» Là encore, les prix s’enchaînent pour ses chercheurs. Il dirige lui-même, encore, une équipe.

Au coeur de toutes les problématiques du numérique, des réseaux de communications à l'internet des objets en passant par les smart cities, l'egovernement ou la sécurité informatique, il est encore une fois désigné par François Biltgen, en 2012, pour conseiller Neelie Kroes. Comment faire comprendre sur quoi il travaille? Simplement. «Les algorithmes et les signaux électroniques de la WiFi, de la 3G, la 4G, la 5G...» Avec un challenge à venir: «Le satellite va devoir affronter la compétition avec les opérateurs de communication mobile qui prennent le même spectre qu’eux. Ces nouveaux venus génèrent plus de revenus en étant de plus en plus gourmands de spectre pour la vidéo, par exemple. Vont-ils rester compétitifs face aux grands acteurs avec les nouvelles constellations de satellites comme O3B, comme ceux qui seront à basse orbite… C’est très excitant et challenging: tout doit être coordonné et c’est ma spécialité de voir comment le même spectre peut être partagé ou utilisé plusieurs fois en même temps selon certains paramètres. Avec un récepteur particulier, intelligent. C’est un software à construire. C’est ce que nous faisons mais le diable est dans le détail. Nous venons de recevoir un prix pour la meilleure équipe de recherche sur la communication par satellite dans le monde.»

«L'innovation doit rester concrète»

Car le Digital Champion du Luxembourg, que ses confrères européens disent très actif mais qui attend de voir comment le successeur de Nelly Kroes va dérouler son plan, est en réalité assez facile à comprendre. Comme ses messages. «Le hardware est principalement pris par l’Asie et le software par les Etats-Unis. Il y a un risque que l’Europe ne soit qu’un consommateur! Ce serait un désastre!», prévient avant de plaider pour un investissement responsable.

«Les investissements dans la recherche et l’innovation doivent être attachés à des thèmes concrets. On doit voir à quoi servent finalement les investissements. Je ne suis pas sûr que multiplier les investissements juste pour montrer qu’on investit massivement de dizaines de milliards d'euros soit la bonne stratégie. Ici, nous travaillons à réunir les investisseurs publics et investisseurs privés. Bâtir des partenariats qui soient utiles pour l’industrie, pour fixer des priorités qui fassent du sens. Ca permet ensuite de tester le marché, d’en sortir des spin-offs qui sont plus près des vrais besoins.»

Le SnT a développé 26 partenariats avec SES, Post, Telindus, Cetrel ou Hitec, avec les Suédois de Nexus ou les Espagnols de Choice. «Des accords sur quatre ans. Nos partenaires doivent devenir plus compétitifs, nous voulons augmenter les investissements en R&D au Luxembourg, et la création d’emplois. On pourrait montrer que ça marche, à une petite échelle mais ça fonctionne.»

Il rêve «de compétition pour les universités européennes», loin de l'institutionnalisation de l'innovation... «C’est toute la différence avec les Etats-Unis. En Europe, à côté de la recherche fondamentale, on crée des institutions pour la recherche appliquée pour le côté pratique, comme le LIST ou Luxinnovation. Nous devrions réunir tout cela sous un seul toit. Les Etats-Unis sont plus individuels, moins institutionnels. En Europe, on est trop ,risk adverse‘.»

«Investir plus en amont»

Ou encore que les ventures capitalists comprennent le travail en amont réalisé par le SnT: «Le venture capital n’investit pas assez dans le premier stage. Le seed. C’est pourtant important. Avec un bon démarrage des recherches avant d’en faire une spin-off, c’est que nous avons réduit le risque. Nous ne réinventons pas la roue. Mais ça veut dire que les VC devraient avoir confiance à ce moment-là. Dans ce travail préliminaire rigoureux.»

Convaincu que les autorités ont su créer un environnement international de niveau mondial pour attirer les meilleurs – notamment par les programmes de recherche du Fonds national – il appelle à «identifier la haute valeur ajoutée du marché. Nous sommes petits et ce sera difficile d’être en compétition avec d’autres régions géographiques. Surtout dans la dimension ingénieurie. Mais pour la partie recherche, nous pouvons devenir une référence mondiale, installer des centres de recherche. Ancrer les activités de manière plus durable.»

Y compris pour le «HPC», ce sigle qui désigne les superordinateurs de calcul dont le Luxembourg vient de prendre le leadership européen. «Nous devons investir pas trop dans le hardware, ce n’est pas ce qui nous servira, mais dans le smart, dans les algorithmes. C’est mon espoir. Sinon nous ne serons pas compétitifs!»

A 54 ans, pendant qu'il parle, ce jour-là, alors que son téléphone et son ordinateur l'avertissent de messages tombent les premiers flocons de l'hiver luxembourgeois. Il sera plus dur de s'absenter pour aller skier...

Thierry Labro

 

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