Sur l'IA, les prophéties abondent. Elle va bouleverser la médecine, réinventer le travail, reconfigurer les rapports de force entre nations. Derrière ces grandes déclarations court une obsession unique : la taille. Qui dispose des modèles les plus massifs, des jeux de données les plus volumineux, de la puissance de calcul la plus écrasante ? Dans ce récit, l'Europe figure en retrait. Ferrero juge ce récit trompeur — et la course qu'il décrit, sans issue.
« Le discours ambiant veut que l'Europe soit à la traîne des États-Unis et de la Chine dans la compétition du toujours plus grand. Mais ce n'est pas un problème, parce que c'est la mauvaise compétition. »
L'impasse du gigantisme
Le modèle dominant de l'IA repose sur une logique d'accumulation : toujours plus de paramètres, toujours plus de données, toujours plus de watts. Les résultats, parfois spectaculaires, ont longtemps occulté les coûts. Ils ne le peuvent plus.
« L'approche du toujours plus grand n'est pas viable sur les plans économique, sociétal et environnemental. »
Sur le plan économique, la réalité est sans équivoque : entraîner un modèle de frontier est hors de portée de la quasi-totalité des acteurs mondiaux. Hôpitaux, collectivités, PME, ceux qui auraient le plus à tirer de l'IA se retrouvent dépendants de systèmes qu'ils ne comprennent pas, ne contrôlent pas et ne peuvent pas remettre en question. Sur le plan sociétal, des algorithmes opaques rendent des décisions sans les justifier, dans des domaines où chaque verdict peut avoir des conséquences irréversibles sur une vie. Quant à l'empreinte environnementale, elle est désormais documentée au point de s'imposer comme une contrainte de fond, non comme une externalité négligeable.
Ferrero ne plaide pas pour un repli européen. Il plaide pour un changement de cap : renoncer à une course qui ne peut pas être gagnée et investir le terrain où l'Europe a de véritables atouts à faire valoir : la fiabilité, la sobriété, la conception centrée sur l'humain.
Derrière le mot, la chose
« IA responsable » : l'expression est dans toutes les bouches, dans tous les documents stratégiques, vidée à force d'usage de ce qui devrait en faire la substance. Ferrero lui redonne du tranchant.
« Une IA responsable, c'est une intelligence artificielle qui est factuellement correcte, qui peut expliquer aux personnes les décisions qu'elle prend et qui les affectent, qui n'est pas biaisée et ne discrimine pas, et qui est frugale. »
Quatre exigences. Chacune a des dents. Un système incapable de rendre compte de ses décisions à ceux qu'elles concernent n'est pas transparent : il est arbitraire. Un système porteur de biais les reproduit à grande échelle, méthodiquement, dans les décisions qui conditionnent l'accès des individus à l'emploi, au crédit, aux soins. Un système vorace en énergie et en infrastructure demeurera, par définition, hors d'atteinte de ceux qui en auraient le plus besoin.
Au LIST, ces exigences ne relèvent pas de la rhétorique institutionnelle. Elles structurent le travail de recherche : comment concevoir, en pratique, une IA frugale, explicable et équitable, dans les conditions effectives — contraintes, imparfaites, conflictuelles — où elle sera déployée ?
Éprouver avant de déployer
La plupart des organisations qui utilisent de l'IA seraient bien en peine de répondre à une question simple : ce système fait-il réellement ce qu'il est censé faire ? Ses résultats sont-ils fiables ? Discrimine-t-il, même à son insu ? Le LIST AI Sandbox est né précisément de ce vide.
« Le LIST AI Sandbox permet à tout le monde de tester les systèmes d'IA qu'il utilise. »
Le Sandbox offre à n'importe quelle organisation la capacité de soumettre ses systèmes à des conditions réelles — sécurité, équité, robustesse, conformité éthique — avant tout déploiement. Dans des secteurs comme la santé, la justice ou les services financiers, où une décision algorithmique peut engager des droits fondamentaux, cet examen devrait être une évidence. Il reste une exception.
Le Luxembourg AI Factory opère à une autre échelle, avec une ambition différente : non plus tester les systèmes existants, mais transformer les conditions d'accès à une IA éthique pour l'ensemble du tissu économique.
« Le Luxembourg AI Factory accélérera l'adoption d'une IA éthique par l'ensemble des citoyens du Luxembourg et de l'Europe, et tout particulièrement les PME et les startups. »
Partenaire fondateur de cette initiative, le LIST accompagne les organisations de la phase d'idéation jusqu'au déploiement opérationnel, en articulant recherche, ingénierie et expertise sectorielle. L'enjeu est politique autant que technique : l'IA responsable ne peut pas rester le monopole des grandes structures disposant des ressources pour se l'offrir. Elle doit être accessible à une PME de vingt salariés comme à un grand groupe.
Une technologie qui se mérite
Ferrero revient, pour finir, à la question fondatrice — aussi ancienne que l'innovation elle-même, et jamais vraiment résolue : que se passe-t-il quand une technologie perd ceux qu'elle prétend servir ?
« Dans un monde de plus en plus marqué par les conflits et la rareté des ressources, nous avons besoin d'une technologie que les gens peuvent adopter, et non d'une technologie contre laquelle ils se battront à long terme. »
Des systèmes opaques, inéquitables, impossibles à contester suscitent une résistance qui ne se manifeste pas du jour au lendemain mais s'installe, s'accumule, finit par structurer des oppositions durables. L'histoire des technologies est jalonnée de cette trajectoire : des promesses qui se retournent, faute d'avoir été pensées pour les usagers plutôt qu'en dépit d'eux.
L'IA peut servir la démocratie ou l'éroder. Elle peut accroître la compétitivité des organisations sans mettre en péril la dignité des individus. Elle peut avancer de pair avec l'éthique plutôt que la laisser sur le bord du chemin.



