Mais derrière l’effet d’annonce, la réalité est bien moins spectaculaire. Les robots quittent certes le laboratoire, mais ce qui se dessine aujourd’hui ressemble plutôt à une transition lente, prudente et très encadrée vers des usages industriels ciblés. Au Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST), des chercheurs explorent comment des robots sociaux cognitifs pourraient assister les travailleurs.
« Les robots humanoïdes fascinent parce qu’ils nous ressemblent », rappelle Dimitra Anastasiou, chercheuse au Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST). « Mais on oublie souvent qu’un robot n’est pas forcément un objet physique. Il peut aussi s’agir d’un logiciel, d’un programme, d’un système cognitif. Au fond, l’essentiel n’est pas la machine, mais l’intelligence qui la pilote. »
Du mythe du robot à la machine humanoïde
Le mot robot apparaît en 1920 dans une pièce de théâtre tchèque et vient du mot robota, qui signifie « travail forcé ». Un siècle plus tard, les robots sont devenus des outils industriels conçus pour exécuter des tâches répétitives, dangereuses ou complexes.
Les robots humanoïdes franchissent un pas supplémentaire : ils adoptent une morphologie humaine — tête, torse, bras, jambes — afin d’évoluer dans des environnements pensés pour les personnes. Capteurs, intelligence artificielle, modèles de langage et systèmes de manipulation leur permettent désormais d’interagir avec des objets et avec des humains de manière de plus en plus fluide.
Si l’intérêt pour ces machines s’est brusquement intensifié, ce n’est pas tant grâce aux progrès mécaniques que grâce à l’explosion de l’intelligence artificielle. Les grands modèles de langage et les systèmes de perception avancés permettent désormais aux robots de comprendre des instructions parlées, de raisonner sur des tâches et d’ajuster leur comportement en fonction du contexte.
Autrement dit, l’interaction ne repose plus seulement sur du code préprogrammé : elle passe par le dialogue.
Cette convergence technologique explique l’accélération des annonces industrielles. La Chine a lancé une production de robots humanoïdes à grande échelle, tandis qu’aux États-Unis certaines entreprises ont ouvert des usines dédiées à ces machines.
Mais il ne faut pas confondre démonstration technologique et déploiement massif. Dans les faits, la plupart de ces robots feront d’abord leurs preuves dans des projets pilotes très contrôlés, sur des tâches simples et clairement délimitées.
Le vrai défi : travailler avec les humains
« Le problème n’est pas de savoir si un robot peut marcher ou parler », tranche Dimitra Anastasiou. « Les vrais défis concernent la sécurité, la fiabilité dans le temps, la compréhension des intentions humaines et l’intégration dans de vrais processus industriels. »
Avec Ben Gaffinet et Yannick Naudet, la chercheuse développe cette approche dans l’article A Cognitive Social Robot in Manufacturing. Leur hypothèse ? Les robots humanoïdes ne remplaceront pas les ouvriers. Ils pourraient en revanche devenir des interfaces intelligentes capables de les assister.
Les chercheurs ont testé cette idée avec QT, un robot social développé par LuxAI. Dans un scénario simplifié, QT aide un participant humain à assembler un objet Lego.
Le robot ne touche pas aux pièces. Il observe, parle, gesticule et établit un contact visuel pour guider l’utilisateur. Derrière cette interaction se trouve un modèle de langage couplé à un système de Retrieval Augmented Generation, capable de consulter des instructions et de fournir des conseils adaptés à la situation.
À terme, QT pourrait être connecté à un jumeau numérique humain (Human Digital Twin) : une représentation logicielle de l’état et des actions de l’opérateur. Ce double numérique permettrait d’anticiper certaines erreurs — choisir le mauvais outil, la mauvaise pièce — et d’alerter l’utilisateur avant qu’un incident ne survienne.
« Dans ce dispositif, le robot ne remplace pas l’ouvrier », explique Yannick Naudet, coordinateur scientifique au LIST. « Il sert d’interface cognitive entre le système numérique et l’humain. »
Ce que révèlent les tests utilisateurs
TLes résultats de leur étude exploratoire auprès d’utilisateurs sont révélateurs. La plupart des participants ont décrit l’interaction avec le robot comme engageante, voire amusante. Pourtant, seuls quelques-uns ont assemblé le produit exactement comme prévu.
Beaucoup ont rencontré des difficultés liées à l’ambiguïté du langage : des termes comme « au-dessus », « couche » ou certaines indications d’orientation se sont révélés plus complexes qu’ils n’y paraissent. Le problème ne venait donc pas de l’intelligence du robot, mais de la subtilité de la communication humaine.
Ces observations rappellent une leçon essentielle pour l’avenir de la robotique humanoïde : le succès dépend autant du langage, du retour d’information et de la confiance que du matériel et des algorithmes. Dès lors qu’un robot interagit avec des humains, il hérite aussi de toutes les ambiguïtés du langage et du comportement humains. Concevoir cette interaction devient donc aussi important que concevoir la machine elle-même.
Industrie 5.0 : des robots partenaires plutôt que remplaçants
Cette vision s’inscrit pleinement dans le concept d’Industrie 5.0, qui privilégie la collaboration entre humains et systèmes intelligents plutôt que l’automatisation totale.
Dans ce modèle, les robots, qu’il s’agisse d’humanoïdes physiques ou d’agents logiciels invisibles, soutiennent la prise de décision humaine, réduisent les risques et libèrent les travailleurs pour des tâches plus créatives et complexes. Le robot devient moins un remplaçant qu’un collègue, voire un guide.
Le déploiement sûr de robots humanoïdes exigera toutefois de nouvelles normes de certification, des règles plus claires en matière de responsabilité et une attention particulière à l’acceptation par les travailleurs. La régulation devra porter non seulement sur les machines présentes dans les usines, mais aussi sur les systèmes logiciels capables de surveiller, prédire et intervenir dans les actions humaines. Il est tentant de présenter les robots humanoïdes comme la prochaine grande révolution industrielle. Pourtant, les éléments disponibles suggèrent un changement plus discret et plus progressif.
Les robots quittent certes le laboratoire — mais ils entrent dans le monde réel avec prudence, à travers des projets pilotes et des environnements contrôlés.
« La révolution ne consiste pas à construire un robot qui nous ressemble », conclut Dimitra Anastasiou. « Elle consiste à créer des systèmes, physiques et numériques, qui nous comprennent et travaillent avec nous. »
Le véritable test de la robotique humanoïde ne sera donc pas de savoir si les robots peuvent marcher ou parler, mais s’ils peuvent collaborer avec les humains de manière sûre, fiable et utile. Si ce pari réussit, le futur du travail ne sera peut-être pas celui du remplacement, mais celui d’un partenariat entre intelligence humaine et cognition machine.
Ces recherches ont été partiellement soutenues par l’Agence nationale de la recherche (ANR) en France et le Fonds national de la recherche du Luxembourg (FNR) dans le cadre du projet AI4C2PS (INTER/ANR/22/17164924, 2023-2025), mené en coopération avec l’Université de Lorraine. Plus d’informations : https://www.ai4c2ps.eu/.



